Stockholm, le 16 août 1999
Assis dans le coin du café de la gare, j’étudie un article sur l’embarquement du 6 juin 1944, un souvenir qui me poursuit. J’ai à parler de ma vie, un homme de quatre-vingt-quinze ans. Je parle à une jeune femme que j’ai invité à s’asseoir, car il n’y a aucune place libre sauf à ma table. Je vois qu’elle regarde l’article et moi, elle pense probablement à moi. Son regard curieux m’interroge, et j’ai envie d’en parler. Il faut surtout témoigner de ma présence sur l’Omaha Beach le six juin mille neuf-cent-quarante-quatre. Je la regarde, elle a l’air d’avoir envie de m’entendre, donc je m’adresse à elle. « Mademoiselle, j’ai besoin de vous parler de quelque chose… »
« De quoi vous parlez ? » Elle me regarde curieusement.
« L’Omaha Beach, j’étais là. » je parle à mi-voix.
« Vous ? » Elle lève sa tête rapidement en me regardant, un regard surpris. « Mais vous êtes Suédois. »
« C’est vrai, mais je suis parti pour l’Amérique l’année précédente. Pardon, le mille neuf-cent-quarante-trois. » J’y hésite, mais il faut que je parle de l’embarquement à quelqu’un, je suis un vieil homme et mon témoignage est important pour que les gens n’oublieront pas l’histoire. Mes cheveux blancs, mes yeux fatigués témoignent de ma souffrance, mais je pense également à ma femme depuis cinquante ans, qui m’en a poussé. Elle trouve qu’il faut que je parle à quelqu’un, à la presse, à un journaliste, mais je sens que je peux parler à la femme qui est devant moi.
« Je m’appelle Maud. » La jeune femme se présente, blonde avec les yeux bleus, elle a un léger accent. « Je viens de Caen, de Normandie. »
« Ah, une Française. Ça me fait plaisir. » Je souris, mon regard s’éclaircit. Je pense qu’elle au moins comprendra mon histoire. « La France me rendait mes cauchemars, la Seconde Guerre mondiale fut affreuse. »
« Je sais, pour tout le monde. Mon père m’en a raconté. » Elle sourit, mais elle ne dit rien plus sur son père en ce moment. « Mais la Suède fut neutre pendant la guerre, que faisiez-vous en Normandie ? »
« Je n’arrive pas à le comprendre, mais je voulais quitter l’Europe, donc je suis allé à New York. Là, la police militaire américaine m’arrêtait, si je me souviens, vous dites la gendarmerie en France. »
« C’est ça, mais aux Etats-Unis c’est la police militaire. » Elle avait l’air content d’entendre que j‘ai une connaissance sur la France.
« D‘abord la traversée fut une horreur, tout le monde avait peur des U-boots, les sous-marins allemands, et puis cela… »
« Cela ? » Elle me regarde fort.
« L‘arrestation, j‘étais fort à l‘époque, pourquoi m‘arrêter ? Je n‘ai rien compris, mais l‘armée américaine en avait besoin des volontaires, des soldats. »
« Monsieur… »
« Appelez-moi Erik. »
« Erik, que s‘est-il passé ? »
« J‘en suis sûr que l‘armée m‘a arrêté sous les faux prétextes pour que je m’engagerais dans l‘armée. »
« Peut-être, que voulez-vous que je dise ? » Elle y hoche légèrement sa tête.
« Rien, que vous soyez à l’écoute… » Je souris.
« Je suis à votre disposition, que vous dites en Suède… »
« J’aurais voulu éviter la guerre, il fut affreux, même si la Suède fut épargnée. Mais en même temps j’ai détesté à voir les trains de Nazis traverser mon pays. » J’y souffle. « Mais c’est grâce à ça que la Suède put sauver des juifs des camps de concentration, je sais, mais comme même. »
« Et l’armée américaine vous avait obligé de joindre l’armée américaine ? »
« Une menace, ils m’ont traité comme un espion nazi, probablement pour me faire peur. Mais il y a eu de la sympathie parmi la population suédoise, mais moi, je détestais les Nazis, donc pour prouver mon haine je m’engageais, ce que fit plaisir à l’officier du bureau. »
« Êtes-vous de nationalité américaine ? »
« J’avais un passeport provisoire, mais ce n’était que pour pouvoir joindre l’armée américaine. »
« Donc vous maîtrisez l’anglais ? »
« Non, le langage militaire, mais ce n’est plus la même langue aujourd’hui, toutes les langues s’évoluent. » Que je suis content de pouvoir parler à elle. « Mais à l’époque je parlais couramment l’anglais, un peu français. »
« Vous parlez français ? »
« Vous savez, je l’ai appris à l’école, comme le latin. »
« Carpe Diem, ce que je préfère… »
« Si seulement on l’aurait pu faire. » Je regarde la photographie d’un soldat américain de la Seconde Guerre mondiale.